Il fait froid, temps glacial. Le temps semble s'être figé, un ciel gris, des nuages sans vie tels des statues jouent les troubles-fête dans ce tableau uni. A ma gauche, aucun arbre ou relief ne vient déranger ce paysage lunaire, la mince verdure a laissé place à un fin duvet blanc. Sur ma droite, la même chose. Seul point d'exclamation de cet ensemble parfait, deux pylônes sûrement électriques apportent une preuve d'une peut-être habitation non loin de là.
Trop petit pour voir ce qui se passe devant moi, je regarde ma mère grelottante de froid. Je ne peux lui parler, les seuls souffles ne servent plus qu'à réchauffer mes petites mains déjà gercées par ce froid si sec. Je tremble, je sens mes membres se raidir à mesure que le temps passe. Tout semble arrêté, une longue file d'attente semble s'être formée mais pourquoi ? Ma mère me regarde, un léger sourire laisse apparaître ses petites dents blanches comme un "tout va bien" sans conviction. Je sens qu'il se passe quelque chose, mais quoi ? Rien ne ressemble à ce que je connais. Rien ne ressemble à ces longues files où l'on attendait, ma mère et moi, que les portes de l'Opéra s'ouvrent. L'atmosphère était toute autre, l'ambiance loin d'être joviale.. seulement oppressante. Les regards se perdent, s'interrogent, on guette à droite puis à gauche, on essaye de la pointe des pieds de trouver au loin une réponse à nos questions. Je ne comprends pas ? Que se passe-t-il ?
Nos souffles ont formés un léger brouillard et la visibilité va en s'amenuisant. Je ne vois presque plus rien, je sens seulement une odeur forte s'engouffrer en moi.. une odeur inconnue mais nauséabonde. Mes pieds et mes mains ne répondent plus, ils et elles restent figés le long de mes membres, respirant le dernier bout de chaleur qu'ils peuvent encore contenir. On se réchauffe comme on peu, on se regroupe, on se serre.. L'attente est interminable. Je lève péniblement la tête, la nuque engourdie, fatiguée. Mes yeux se portent sur ma mère, je cherche un indice, mais rien. Ses yeux se perdent dans le vide, glacés à moitié ouverts, luttant contre une cause déjà perdue. Je ne décèle aucune trace d'espoir.. l'Opéra est loin. Trop loin semble-t-il mais je ne comprends pas encore.. pas tout de suite en tout cas. Des voix se lèvent un peu plus loin, la marée humaine semble bouger, se disperser. Des cris nous parviennent ou plutôt.. des ordres !!
Ma mère me prend la main, je peine à sentir la sienne. Elle semble comprendre, je cherche un regard mais elle n'ose me regarder. Ses yeux scintillent mais aucune larmes ne tombe. Le froid a eu raison d'elles. Les cris s'approchent, jusqu'à résonner tout près.. trop près. La panique s'installe, les rangs formés ne sont plus que des lignes désordonnées, des amas d'inconnus, cherchant comme moi une réponse. Ce tableau devient cauchemar, ils sentent ce qu'ils les attendent, les moins dupent le savent.. ça pue la mort ! Certains courent, s'enfuient. Leur cries au goût de liberté sont très vite rattrapés par le claquement des mitrailleuses.. ils tombent. Ils tombent par dizaines, dans cet affolement les balles fusent et frappent n'importe qui.. n'importe quoi ! Après quelque minutes mortelles, le calme revient. Laissant entendre par-ci par-là, les gémissements de ceux qui luttent encore contre une mort certaine. La neige n'est plus qu'une tache rouge.. une mare de sang. Ces femmes, ces hommes et ces enfants ne sont plus que des victimes de plus parmi des millions. Mais ça, personne ici ne le sais..
Un grand homme apparaît et me fixe. Ma mère s'interpose mais trop tard. Sa main ferme avait déjà l'emprise sur moi. Ma mère ne savait quoi dire, finalement elle ne comprenait pas, elle ne se doutait pas. Pas même un au-revoir, aucun bruit ne sortit de ma bouche pas même de la sienne. Plus loin, on entendait : « A la douche » crié avec un fort accent !
By Me.